L’étymologie
grecque du mot cosmos renvoie à la notion d’ordre,
et l’espace est souvent assimilé au vide. Mais cet océan
est-il aussi uniforme et immuable qu’il y paraît ? Des chiffres
astronomiques sont nécessaires pour le décrire, ce qui ne signifie
pas qu’ils dépassent l’expérience humaine, mais
qu’ils occupent toutes les échelles possibles, du très
grand au très petit, en passant par des grandeurs familières
: les galaxies rassemblent des milliards d’étoiles, et se mesurent
en milliers d’années-lumière, mais pour comprendre certains
phénomènes, il faut descendre à l’atome, et considérer
des particules dont la durée de vie n’excède pas d’infimes
fractions de seconde. Dans le même temps, l’explosion d’une
super novae peut survenir en quelques jours seulement, et ailleurs, sur d’autres
planètes, des tempêtes, des marées, et des saisons, se
déroulent à un rythme comparable à celui de la Terre.
Il y a donc dans l’espace d’autres
espaces, ailleurs que sur Terre d’autres territoires. Pour des hommes
nomades durant près d’un million d’années d’évolution,
il était naturel de jeter un regard tout particulier sur ces «
nouveaux » espaces. Pourquoi ne pas, un jour, se lancer dans leur exploration
?
La littérature, avant la science, s’est emparée de la
question. Ce n’est qu’au vingtième siècle, lorsque
la technologie a rendu possible le voyage dans l’espace, qu’il
est apparu raisonnable de spéculer sur ce que serait cette exploration.
La question devenait : quels en seraient
les motivations, les bénéfices, les technologies, les machines
? Les architectures
?
Pour tenter de dessiner
l’avenir, plusieurs méthodes peuvent être envisagées.
La première, et la plus simple, consiste à poursuivre de façon
continue, en les extrapolant, les tendances observées dans le passé
: l’homme a posé le pied sur la Lune en 1969, il y reviendra
probablement un jour prochain, puis prolongera son voyage vers Mars, et
plus loin. La colonisation de l’espace est inévitable, comme
celle de l’Amérique quelques siècles plus tôt,
le jour où Christophe Colomb y accostait pour la première
fois.
Mais l’évolution est-elle toujours continue ? Et comment anticiper
les « escales » de ce voyage ? Toute la difficulté,
pour bâtir des scénarios de prospective, consiste à
identifier les "invariants" de l’histoire, et à les
confronter aux questions aujourd’hui indécidables.
Les
invariants correspondent à des tendances "lourdes" : si
l’espace répond à des intérêts politiques
ou économiques objectifs, la poursuite de la conquête spatiale
est inévitable ... Dans le même temps, des faits actuellement
"indécidables" orienteront l’avenir vers une trajectoire
ou une autre, à des moments singuliers correspondant à de
grandes bifurcations de l’histoire : les scénarios du futur
seront orientés, selon que d’importants gisements de glace,
par exemple, soient mis en évidence sur la Lune, que des formes de
vie primitive soient découvertes dans les profondeurs de Mars, ou
que soient enfin maîtrisées – du moins anticipées
- les dérives climatiques observées aujourd’hui sur
Terre.
Le romancier
et scientifique Arthur C.Clarke, scénariste de 2001 l’Odyssée
de l’espace, soulignait que la prospective a souvent tendance à
surestimer les possibilités du court terme, mais à sous-estimer
celles du long terme. C’est vrai lorsqu’on se re-penche sur les
spéculations des années 1970, à une époque où
la colonisation de la Lune était très sérieusement envisagée
avant la fin du siècle. Cette règle a aussi ses exceptions :
un astronaute vétéran raconte que, rêvant de voyager dans
l’espace lorsqu'il avait 10 ans, il ne craignait que d’être
trop âgé le jour où l’aventure deviendrait accessible.
A peine quelques années plus tard, l’accélération
de l’histoire aidant, il avait été presque trop jeune
pour rejoindre l’équipe des sept premiers astronautes du programme
Mercury …
Il a souvent été rappelé
que la prospective s’intéressait en définitive moins à
l’avenir qu’au présent. On peut s’en féliciter,
car c’est aussi le moment le plus favorable à la réflexion
…